Christine SAFA

Née en France en 1994 - Vit en France

Christine Safa a réalisé ces peintures quelques mois après un séjour passé sur l’île de Paxos, en Grèce. Devant elle se trouvait l’île de Corfou, dont les reliefs semblaient dessiner le contour d’un corps allongé détaché sur le ciel. Les peintures qu’elle réalisa à partir de ses observations quotidiennes sont issues des souvenirs de ce paysage. Comme la cathédrale de Rouen peinte par Claude Monet, la montagne Sainte-Victoire de Paul Cézanne ou le Mont Tamalpaïs pour Etel Adnan1, l’île de Corfou peinte par Christine Safa n’est pas l’île de Corfou comme elle se donne à voir. Ni sa géologie, ni son exotisme de mer ensoleillée n’ont déterminé les peintures de ce relief insulaire mais plutôt l’éloquence, dans la façon d’atteindre la superbe de la couleur de l’air et l’intensité des heures vécues à contempler Corfou depuis l’île de Paxos. La montagne calcaire coiffant l’horizon n’a pas été peinte sur le motif mais d’après des esquisses à l’aquarelle, après que le souvenir de la montagne et de ses ombragements, du ciel et de ses brumes à peine évanouies se soit évaporé, ne laissant subsister qu’une imprécision du ciel, de l’île, de la montagne, du temps qu’il fait, du temps qui passe. Du souvenir du paysage ne demeure qu’une mémoire incertaine mêlant, aux bribes de formes et de couleurs, un entremêlement de sentiments qui n’appartiennent pas au monde des images mais à celui du corps. Brise venteuse ou chaleur solaire sur la peau, cris d’oiseaux, éblouissements, bruissements d’arbres, clapotis de vagues s’ajoutent aux pièces éparses d’un puzzle visuel à reconstituer. La réussite d’une peinture de paysage n’advient que rarement dans les formes fidèles à la réalité visible. C’est dans la réduction, c’est dans l’imperfection et dans le gauchissement, plus approximatifs mais tellement plus sincères, que la peinture offre des étendues qui deviendront les nôtres. Ce qui importe n’est pas l’île de Corfou dans sa véracité mais ce qui a été vu depuis, ce mot devant être lu dans sa portée géographique comme dans l’indication du temps qui a passé. L’île est vue depuis Paxos, peinte depuis le souvenir de l’île. C’est un ciel de rouille enveloppant la montagne dans une rugosité, de larges touches de vert pour tenter de fixer l’impression avant qu’elle ne s’enfuie, l’ombre du contre-jour sur les flancs escarpés posant un bleu turquoise sur un bronze patiné, l’émeraude éteint de l’eau dévoilant dans ses creux les cernes de pourpre sombre d’un jour se finissant.

 

Jean-Charles Vergne

 

1– Etel Adnan, avec laquelle Christine Safa était liée affectivement et artistiquement et à laquelle l’auteur a consacré un texte. « Etel Adnan », Le Promontoire du  songe, Clermont-Ferrand, FRAC Auvergne, 2022, p. 56.