Claude LEVÊQUE

Né en France en 1953 – Vit en France

Cette installation, intitulée Novicio en la Noche, a été créée en 2003 à l’occasion de la participation de l’artiste à la 8ème Biennale d’Art Contemporain de La Havane, à l’intérieur de deux cellules contiguës du Fortaleza San Carlos de La Cabana, ancien lieu d’incarcération politique. Sous deux voûtes traversées par un couloir, 15 parapluies en dentelle noire suspendus au plafond et prolongés par une ampoule rouge parcouraient le lieu. Chaque ouverture du lieu, fenêtres et portes, comportait une ampoule similaire, pendue de manière à contraindre le déplacement du spectateur. L’ensemble était mis en mouvement par le souffle de 15 ventilateurs répartis dans l’espace. Réactivé pour le FRAC Auvergne qui en a fait l’acquisition pour sa collection, cet environnement constitue un parcours initiatique en même temps qu’une mise en abîme des sensations d’enfermement vécues par les détenus, privés de tout repère sensoriel. Entre l’atmosphère rouge sang distillée par la luminescence des ampoules, le léger flottement des parapluies et l’angoisse impalpable véhiculée par la noirceur de la dentelle, Novicio en la Noche est un véritable caisson sensoriel. Élément récurrent dans la plupart des œuvres de Claude Lévêque, la notion d’isolement physique et sensoriel est aussi étroitement liée au principe de rupture territoriale. Pénétrer dans un espace conçu par Claude Lévêque consiste en effet à quitter un territoire connu, celui du réel, des distances perceptibles, de l’acoustique familière, de l’orientation et de l’équilibre naturels, pour une dimension vacillante, un entre-monde fait d’attracteurs étranges au sein duquel le sens s’étiole en même temps que s’évaporent les repères physiques communs. L’intérêt que porte Claude Lévêque aux univers filmiques et plastiques de David Lynch n’est à ce titre pas un hasard. Plus particulièrement, l’espace rouge de Novicio en la Noche apparaît comme totalement lynchien, quand on connaît la récurrence de cette couleur dans la plupart de ses films (Twins Peaks, Blue Velvet, Wild at Heart…). Le rouge chez Lynch, comme dans l’œuvre de Claude Lévêque, indique à la fois le changement d’espace et le changement radical d’univers. Novicio en la Noche additionne les sensations kinesthésiques et sonores. Les filtres rouges disposés sur toutes les portes vitrées et les ampoules suspendues plombent littéralement l’espace, ou, plus exactement, opèrent comme un agent épaississant sur l’air lui-même. Le balancement des parapluies noirs, le mouvement rotatif des ventilateurs et leur bourdonnement sourd plongent autant le spectateur dans un environnement matriciel et protecteur qu’ils l’immergent dans une intimité angoissante.

La nuit pendant que vous dormez, je détruis le monde, dont le titre de l’œuvre est aussi l’inscription, a été conçue sur un drap de soie noire, semblable à un pavillon de navire pirate. L’écriture, tremblante, est un usage récurrent dans l’œuvre de Claude Lévêque. Ses énoncés, souvent écrits de la main hésitante de sa mère, possèdent une puissance évocatrice sidérante dont le pouvoir est d’autant plus renforcé par la contradiction des énoncés et du graphisme qui les porte. Cette œuvre propulse de manière énigmatique les menaces d’apocalypse et de chaos les plus féroces, « pendant que vous dormez ». La sentence revêt de multiples lectures possibles, de l’acte de piraterie à la punition divine, en passant par toute une imagerie cinématographique. Mais l’œuvre se pare d’une lecture plus concrète en sachant que ces mots sont ceux qu’aurait prononcés Charles Manson, tueur en série américain connu pour avoir commandité plusieurs meurtres à la fin des années 1960, dont celui de Sharon Tate, compagne de Roman Polanski, en 1969  :  « J’ignore qui je suis. Je suis celui que vous voulez que je sois ; en fait, vous désirez que je sois un monstre. Un monstre sadique et pervers, parce que c’est ce que vous êtes. Je me fiche totalement de la société et de ce qu’elle représente. Si je pouvais me mettre en colère, je tenterai de tous vous tuer les uns après les autres. Si c’est ça être coupable, j’accepte votre verdict. Toutes les nuits, pendant que vous dormez, je détruis le monde. » Face à cette œuvre se caractérisant par une économie de moyens, le spectateur se trouve confronté à la vision brutale de notre société contemporaine dominée par une violence crue et une angoisse sourde.

Jean-Charles Vergne