Lukas HOFFMANN

Né en 1981 à Zoug (Suisse) - Vit et travaille à Berlin

Lukas Hoffmann s’inscrit dans l’héritage de photographes tels que Patrick Faigenbaum ou Lee Friedlander. Des photographes qui attachent une attention à chaque étape de la fabrication d’une image : le choix de l’appareil, le temps de pose, le format, la chimie, le papier, la précision du tirage et l’encadrement. Il ne s’agit pas d’une simple image. Les décisions tant visuelles que matérielles relèvent aussi de la peinture et de la sculpture. Les photographies résultent de rencontres. Lukas Hoffmann fait de la ville un terrain de recherche à partir de lignes et de textures. Il travaille majoritairement à la chambre photographique. Le choix technique impose un temps d’installation et une temporalité plus longue.

Il photographie des lieux de passages souvent obturés et a priori non identifiables. Il nous faut être attentif.ves aux titres des images. Ces derniers nous donnent accès à une localisation précise. De Berlin à New York, Lukas Hoffmann arpente l’espace urbain pour fixer une situation rencontrée dans un non-lieu. Marc Augé écrit : « Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. » L’anthropologue fait une distinction entre le lieu et l’espace. L’espace est pratiqué physiquement, « ce sont les marcheurs qui transforment en espace la rue géométriquement définie comme lieu par l’urbanisme. » [Marc Augé, Non-Lieux, Seuil, 1992]. Lukas Hoffmann porte son regard vers le recoin d’un immeuble, l’accès à un parking souterrain, la porte grillagée qui signale une interdiction, un cours d’eau. Les images manifestent une volonté de contrôle, à la fois des espaces (propriétés privées) et des corps. La circulation est empêchée par différents obstacles, matérialisée par des frontières plus ou moins marquées, et plus ou moins difficiles à franchir. Les lignes de force y sont marquées. Tout d’abord les lignes tangibles du bâti : murs, arrêtes, dallages au sol, marches d’escalier, rampes métalliques, grilles d’évacuation, palissade de fortune. Ensuite, des lignes éphémères créées par le mouvement du soleil. Les lumières crues, blanches, contrastent avec les ombres franches. Ces dernières découpent les plans. Elles délimitent clairement des formes géométriques qui se superposent aux lignes tangibles. Les ombres fabriquent de nouveaux passages, de nouvelles réalités. Elles génèrent des tensions formelles.

Les photographies manifestent une attention portée à la végétation présente dans les non-lieux expérimentés. Aux limitations humaines, Lukas Hoffmann oppose la liberté des saxifrages, des herbes folles qui s’extraient du bitume ou du béton. Les photographies présentant aussi bien ce qui est ordonné (graphisme du bâti) et ce qui vient perturber cette volonté de maîtrise. En creux, la cohabitation souligne l’éternelle opposition occidentale entre la nature et la culture. Lukas Hoffmann ajoute : « Les formes mixtes dans lesquelles l’espace naturel et l’espace architectonique s’interpénètrent ainsi que les processus de formation qui marquent le visage du paysage sont présents dans mes images, sans en constituer pour autant le thème. Le cadrage de l’image rend visibles les tensions entre la plénitude chaotique des formes et l’ordre du paysage. J’ai donc recherché des zones dans lesquelles des espaces naturels et architecturaux s’infiltraient l’un dans l’autre. » (2017, Galerie Bertrand Grimont)

Si les photographies proposent une situation fixe et frontale, elles manifestent pourtant les mouvements, les passages, les circulations (possibles et impossibles) et les infiltrations inhérents aux lieux. « En y regardant de plus près, je découvrais une richesse fantastique de détails résultant du processus de dégradation inexorable du mur, et les tentatives réalisées par l’homme pour l´arrêter temporairement : là où le plâtre peint en noir s’était écaillé, il était remplacé par un nouvel enduit gris. Ces formes accidentelles sont uniques à mes yeux. » (L.H., 2017). Des parties de murs repeintes, des formes géométriques qui vont s’évanouir dans quelques minutes, le cours de l’eau, un arbrisseau qui s’est extrait du bitume, des craquelures et des fissures. Toutes ces manifestations participent d’un effritement et d’une lente métamorphose d’un état ou d’une situation donnée. Une érosion du bâti que l’humain tente de réparer, de bricoler, de masquer et de retenir vainement. Lukas Hoffmann photographie les spécificités de l’inéluctable métamorphose : dégradation du bâti, jaillissement du végétal, formes évanescentes. Il nous engage à regarder la transformation des espaces urbains dont les réalités sont en constante réinvention et refabrication.

Julie Crenn