Dirk BRAECKMAN

Le papier de ce livre ne convient pas, aucun papier ni aucun support ne pourrait convenir pour rendre compte de la surface de cette photographie ou de toute autre image de Dirk Braeckman. C’est à la fois heureux – cela démontre le caractère irréductible de cet œuvre photographique face à sa reproduction – et frustrant dans la mesure où l’on ne pourra jamais avoir la moindre idée d’une œuvre de Dirk Braeckman par sa reproduction. Son corps (son échelle) et sa peau (sa texture) demeureront inaccessibles. Cette image n’a de photographique que le nom. Sa présence physique extraordinairement troublante la place indubitablement du côté de la peinture ou d’un dessin exécuté avec le noir fuligineux d’un charbon intensément profond. Le rideau, son reflet à la surface d’une table dans ce que l’on imagine être une chambre d’hôtel, m’évoquent les merveilleuses peintures de Vilhelm Hammershøi dont les tons déjà passablement éteints auraient été passés par le poudroiement d’un filtre de noirs et de gris d’une granulosité et d’une subtilité infinies. Les photographies de Dirk Braeckman sont des corps et ces corps donnent à voir la singularité de leur peau. C’est une peau de dénudement et de pénombre érotique, une peau dont la texture cendrée instille à ses images une sensualité exprimée par d’infimes détails enceints par les dégradés pulvérulents de gris. L’érotisme s’est immiscé par les pores de cette image-derme : la croix de la fenêtre s’évaporant dans la blancheur du voilage, le rideau et ses motifs obliques entremêlés comme une chevelure, le reflet à peine visible épousant la bordure du guéridon et dévoilant à peine les dessous de l’étoffe dans une ondulation de robe légère. Mais, insistons sur ce point, l’image n’est pas l’œuvre et il faut avoir touché du regard la surface douce de cette photographie qui, seule, peut attester du tempérament de cette scène affleurant une lascivité délicieuse.

Jean-Charles Vergne