Léa BELOOUSSOVITCH

Née en 1989 en France. Vit à Bruxelles

Après l’obtention d’un master en dessin à l’ENSAV La Cambre en 2014, Léa Belooussovitch est nommée pour l’édition 2016 du Prix Révélations Emerige. Elle est lauréate 2018 du prix Jeunes Artistes du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Prix des partenaires du MAMC+ en 2020.

L’artiste transpose en dessin sur textile, le feutre, des images tirées d’Internet ou publiées dans la presse écrite, relatant des événements dramatiques de notre histoire contemporaine, souvent des attentats, dans le but de s’interroger sur le rôle de l’image de presse. Dans un registre pudique entre visibilité et invisibilité, les œuvres de Léa Belooussovitch pointent la question de leur source d’origine, leur éthique, leur véracité et leur mode de réception. Recadrées, des silhouettes d’hommes et de femmes sont délicatement reconstituées par un travail aux crayons de couleurs directement appliqués sur une large surface de feutre blanc industriel. Le dessin généré crée un flou qui atténue les formes, par le mélange des pigments à la fibre textile. La mise au point est ainsi rendue impossible. Le feutre rappelle le pansement qui sert à soigner une blessure et témoigne ici de sa fonction protectrice : il isole du froid extérieur, du son, il « protège » la victime qui, dans le dévoilement de l’image photographique et le voyeurisme qu’elle suscite, a quelque chose de vulnérable. Sous l’effet du crayon venu décoller la matière duveteuse d’un blanc éclatant, la scène se dilue en halos de couleurs, altérée jusqu’à l’abstraction.

Loin de l’instantané photographique, Léa Belooussovitch creuse littéralement la distance entre le référé (le fait d’actualité, rappelé par le titre de l’œuvre) et le référant (sa représentation). Les œuvres de l’artiste empruntent une sorte d’esthétique de la rédemption. L’image est repliée dans une approche mentale, tenant à distance les « démons de l’immédiateté et du sensationnel » pour nous installer dans le temps plus long, peut-être plus responsable de la contemplation.

Istanbul, Turquie, 1er janvier 2017 a été réalisée lors de la résidence de l’artiste à la MAAC de Bruxelles en 2017 où elle a été exposée pour la première fois. Elle a ensuite été exposée à la galerie Paris-Beijing fin 2017, au Prix du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (l’artiste a été lauréate) en 2018 et en 2019 au centre d’art Image/Image lors d’une exposition personnelle. L’œuvre est réalisée à partir d’un recadrage dans une source photographique issue de la presse, qui relatait une scène d’un attentat qui a eu lieu le 1er janvier 2017 : une fusillade dans une boite de nuit, la Reina, à Istanbul. Il s’agissait du premier attentat revendiqué exclusivement par l’État islamique sur le sol turc. L’œuvre fait partie d’un ensemble de quatre pièces du même format réalisées lors de la résidence en 2017, qui mettent en scène à chaque fois des duos de corps, des interactions entre deux personnes, l’une sauvant l’autre de la catastrophe.

Aurélie Voltz

 

Le processus débute par de longues recherches d’images sur Internet. À partir d’évènements traumatisants tels une guerre, un attentat, une catastrophe climatique ou encore un accident, Léa Belooussovitch identifie des images qui témoignent de situations extrêmement violentes traitées médiatiquement. Elle s’intéresse particulièrement aux images de victimes, aux « images-chocs » selon la formule de Suzanne Sontag. L’artiste parcourt ainsi les sites d’informations pour sélectionner des images où le.la photographe se trouve à une distance rapprochée de son sujet. Une distance qui, selon l’artiste, engendre une intimité et une approche émotionnelle accrue vis-à-vis de ce que nous regardons. Une fois le choix des images établi, Léa Belooussovitch s’applique à les restituer sur de grandes surfaces de feutre blanc industriel. Le matériau est un isolant textile non tissé, il protège, réchauffe ou filtre. L’artiste frotte vigoureusement les pointes aiguisées de ses crayons de couleur sur la surface lisse du feutre. Le geste est violent, voire agressif. C’est avec force qu’elle obtient une matière cotonneuse et pelucheuse. La répétition des passages agrège les pigments de couleur aux fibres. Elle respecte scrupuleusement les couleurs, l’intensité lumineuse et la composition de la photographie originale.

À première vue, ce que nous observons ressemble à des bancs de nuages aux couleurs pastel infusant le feutre blanc. La composition est quasiment, voire totalement abstraite. L’artiste décide de préserver une marge blanche, une réserve qui nous indique que la scène ne s’étend pas à l’infini. Ce cadre atteste du cadrage (initial) de l’image originelle. Celle-ci est floutée, voilée par la couleur et la lumière. La première lecture de l’œuvre est un leurre. Léa Belooussovitch en utilise la dimension séductrice pour amener le regardeur à prendre le temps de comprendre les enjeux à fois critiques et plastiques de sa démarche. L’identification du ou des sujets y est rendue extrêmement difficile. Le cartel nous guide. Il mentionne une ville, un pays et une date. Ces indices font appel à notre mémoire. Que nous rappellent-ils ? Chaque dessin sur feutre convoque l’irruption d’un évènement extrêmement violent qui s’est produit à différents points du globe. L’œuvre intitulée Istanbul, Turquie, 1er janvier 2017, se réfère au premier attentat revendiqué par l’État Islamique en Turquie. À 1 h 30 du matin, un homme ouvre une fusillade dans une boîte de nuit à Istanbul. La boîte de nuit, située sur la rive occidentale du Bosphore, a été choisie, car elle est emblématique de l’élite occidentalisée turque. L’attaque engendre la mort de 39 personnes, 65 personnes sont blessées. Le cartel ne nous relate rien du déroulement de l’évènement, les indices nous incitent à rechercher par nous-mêmes des informations plus précises. En ce sens, l’œuvre dessinée est véritablement un leurre. Nous sommes séduit.es par la matière, les couleurs et la lumière ; puis, intrigués par les informations délivrées par le cartel. Ces dernières modifient notre lecture de l’œuvre. Nous recherchons accroches visuelles pour tenter de décrypter ce que nous voyons. Par ses choix plastiques, l’artiste déjoue la notion de voyeurisme, elle bouscule la passivité collective pour tenter de renouer avec l’empathie. Parce que l’on ne voit quasiment rien, ce sont nos corps, nos émotions et nos mémoires qui sont engagés. Nous imaginons l’horreur et la mort.

Léa Belooussovitch questionne la diffusion des images-chocs. Le fait que les victimes (décédées, blessées, meurtries par la violence, etc.) soient choisies pour « illustrer » ces évènements pose la question de l’accord et du consentement. Ces notions traversent l’histoire de la photographie de presse (de guerre) parce qu’elles soulignent un rapport de pouvoir entre le photographe et leur sujet, mais aussi entre celles et ceux qui vont recevoir l’image et ces mêmes sujets. S’il y a une nécessité fondamentale à témoigner de situations traumatiques, injustes et violentes, la question du consentement à l’exposition médiatique demeure. Sur le feutre, l’artiste restitue leur anonymat aux personnes exposées. Paradoxalement, l’anonymisation des personnes (modulée des précieuses informations livrées par le cartel) génère une reconnaissance de leur expérience et de l’évènement dans son ensemble. L’artiste nous confronte aussi à une indifférence collective vis-à-vis de ces images-chocs qui sont aujourd’hui synonymes de viralité éphémère. Sur les fils de nos actualités, un évènement en chasse un autre. Les dessins sur feutre résistent à cette attention trop furtive. Par ses choix iconographiques, ses matériaux et ses gestes, l’artiste pose la question de la représentation des violences extrêmes : sa contextualisation, sa réception émotionnelle, son analyse critique, sa physicalité et son inscription non seulement dans l’imaginaire collectif, mais aussi dans la mémoire collective.

Julie Crenn