Michel AUBRY

Né en France en 1959 – Vit en France.

Les Boucliers de guetteurs

Au fond, notait Yves Aupetitallot, Michel Aubry ne cesse de mettre en doute et en échec le modèle et son origine. L’artiste est originaire de Châteauroux. Sa démarche artistique commence par une passion démesurée pour la cornemuse, un instrument quelque peu marginalisé, ayant subi de multiples tentatives de récupération, et dont il a analysé l’historique. Joueur et restaurateur de cornemuse lui-même, il est allé dans le sud de la Sardaigne à la quête de l’origine de cette famille instrumentale pour étudier les « launeddas », instruments très anciens constitués de trois tubes de roseau, deux mélodiques et un bourdon, et qui se jouent avec la technique du souffle continu. De même l’artiste s’est informé sur cette tradition orale et au procédé de fabrication qui s’y rattache. C’est à la suite de cette recherche qu’il entreprit l’irréalisable, à savoir des moulages de son de roseau musical en utilisant un procédé séculaire : la fonte à cire perdue avec destruction du modèle original.
À partir de cette connaissance, de son intérêt pour le souffle et le son, figure tutélaire du passage de l’inanimé au vivant, il a développé un travail sculptural qui insiste sur la perte du modèle archaïque pour décliner sur les arts appliqués des savoir-faire particuliers qui véhiculent une pensée et inscrivent, par ces techniques mêmes, une mémoire et une culture fragmentées du passé. Que ce soient des objets créés ou empruntés comme ces “ tapis de guerre ” apparus à la faveur du conflit russo-afghan, ou refabriqués ainsi que ces mobiliers (avec ou sans marqueteries), ces tenues de camouflage, veste Mao, blouson de Madonna (collection du FRAC Auvergne), pantalon de Beuys, corselets et gilets pare-balles, toutes ces créations subissent des transformations dans le contexte temporel de leur environnement. De même, les sculptures de Michel Aubry sont porteuses d’un espace vide, empreintes d’un son en attente de vibrer sous l’impulsion d’un souffle vivant. L’âme immatérielle de la sculpture, en se revêtant ainsi de sa forme apparente, reste à dimension corporelle et humaine, tout en acquérant pourtant une grandeur esthétique nouvelle.
Les sept “ boucliers musicalisés ” furent produits par le Creux de l’enfer à Thiers à l’occasion de l’exposition personnelle de Michel Aubry en 20021. La série sculpturale constitue un ensemble unique qui s’inscrit dans une logique d’œuvres antérieures pour compléter La salle d’armes. Ces bas-reliefs reprennent le principe d’une autre série intitulée les Rondaches musicalisées, la forme circulaire (rondaccio) étant issue de boucliers ottomans du XVIe siècle portés par les hommes à pied, à l’origine fabriqués en osier et ornementés de broderies. Les boucliers de guetteurs utilisés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale furent, après nettoyage, recouverts d’un disque de dorure “ à l’huile ” par un artisan d’Auvergne, sachant que les moulures en cire colorée les encerclant comme les carnèles d’une monnaie enferment un conduit d’air. À chaque embouchure sept anches, comme autant de petits nains de hauteur variable, vibreront sous la pression d’un souffle qui monte une gamme musicale, le bouclier auréolant alors le visage du souffleur telle une icône slave. Véritables vestiges de la Grande Guerre transposés en œuvre d’art, les sept Boucliers de guetteurs rouillés et percés d’éclats issus de champs de bataille, rappellent la mémoire de ceux qui jonchent les tranchées de l’Hartmannswillerkofp, cet éperon rocheux pyramidal surplombant de ses 956 mètres la plaine d’Alsace, et rendu tristement célèbre pour ses terribles combats en décembre 1915, en ce lieu même où les “ diables rouges ” du 152e régiment d’infanterie firent une héroïque contre-attaque.

Frédéric Bouglé

 

Le Blouson de Madonna supporté par les sons
Sans titre
MG 42

Entre ethnologie, musicologie et politique, les œuvres de Michel Aubry s’enracinent autant dans la tradition que dans la modernité, dans les arts plastiques que dans la musique. Elles utilisent fréquemment une famille d’instruments de Sardaigne, les launeddas, ancêtres de la cornemuse. Cette filiation importe car elle charge les œuvres de connotations liées à la symbolique guerrière de la cornemuse, instrument des champs de batailles.
Sans titre est une copie des anciens magnétophones utilisés par les reporters de guerre. Réalisé en bois marqueté d’ivoire et d’ébène, accompagné de bandes magnétiques en bois, l’objet remisé à l’état de simple relique factice distille une impression d’échec, l’impossibilité de retranscrire l’événement historique.
MG 42 est constituée d’une table de jeu recouverte d’un tapis de laine du type de ceux que l’on trouve dans les casinos, sur les tables de poker. Sur le tapis figurent deux armes automatiques gravées à l’acide sur lesquelles sont posées deux cannes de Sardaigne. L’œuvre, créée au moment de la première guerre du Golfe, est une allégorie du fonctionnement des instances internationales vouées à arbitrer les conflits militaires. Le choix de la table de poker renvoie l’image d’un système géopolitique où la guerre devient affaire de stratégie et de bluff, où le destin du monde se joue autour d’une vaste table de casino…
Dans les créations de Michel Aubry, l’instrument archaïque est présent et constitue généralement la structure de l’œuvre, comme c’est le cas avec le Blouson de Madonna, suspendu à sept cannes de Sardaigne fixées aux sept angles de la pyramide et du triangle brodés au dos du vêtement. Les sept anches qui prolongent les cannes sont taillées pour produire sept notes destinées à demeurer définitivement muettes. Le Blouson de Madonna est une réplique à l’identique du blouson porté par la star de la pop musique dans le film Recherche Suzanne désespérément. Le film en soi n’a pas grand intérêt, et ce qui a motivé Michel Aubry dans cette réplique exposée comme une relique est la mise en évidence des éléments brodés au dos du blouson. La broderie est une reprise du symbole maçonnique de l’œil omniscient intégré à l’intérieur d’un triangle, gravé sur tous les billets de 1$ depuis 1935. Sous ce symbole figure la devise « Novus ordo seclorum » (« nouvel ordre du siècle ») accompagnée de la date d’indépendance des États-Unis en chiffres romains (1782). La devise est inspirée d’un passage des Bucoliques composée en 37 av. J-C par Virgile, poème que le Moyen-Âge interprétait comme une prophétie annonçant la venue du Christ. Il est donc question dans cette œuvre de produire l’association de l’œil divin, de la suprématie économique américaine et de la prophétie christique avec une personnalité ayant choisi comme pseudonyme son prénom, Madonna, ayant interprété des titres comme Like a Virgin, ayant été désignée par le Livre Guinness des records comme étant la chanteuse ayant vendu le plus de disques de tous les temps (plus de 300 millions). Comme le précise Michel Aubry, « c’est l’hégémonie américaine qui par ses courroies de transmission financière quadrille à peu près toute la planète, sans laisser vraiment de trous. Les pygmées ou les papous, cibles perpétuelles des ethnologues, peuvent même aujourd’hui connaître Madonna. Le Blouson de Madonna est lié au cinéma américain, au star système, à l’image de la vedette, à l’utilisation commerciale d’une musique, au top 50. »

 

1- Avec la finalisation d’une autre œuvre de reconstitution musicalisée : “ Le Mobilier du club ouvrier d’Alexandre Rodtchenko ” (copie de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes – section de l’URSS, Paris, galerie de l’Esplanade des Invalides, 1925), deux meubles de bois peint furent réalisés par Luc Barrière, ébéniste à Marsat, près de Riom. Acquisition FRAC des Pays de la Loire en 2004.