Cédric TEISSEIRE

Né en France en 1968 - Vit en France

Peinture : avant de désigner un objet que l’on confond bien souvent avec le tableau, la peinture est une matière. On s’accordera sur le fait que l’objet produit par cette matière dépend d’elle, de ses qualités, de sa physique. On s’accordera, également qu’un des enjeux esthétiques de la peinture est la perception de ce qui la caractérise : sa surface, sa tonalité, sa brillance, sa matière, sa touche. On s’accordera sur le fait que la jouissance que l’on tire de la peinture provient de la perception de ces éléments plutôt que du sujet.

Une partie de l’art contemporain – et de l’art moderne – s’est intéressée à la mise en évidence des constituants linguistiques du médium et du code utilisé – et il en va de même pour la littérature et la musique. Des peintres comme Gérard Gasiorowski, Malcom Morley, Sigmar Polke, Gerhard Richter ou, plus récemment, Bernard Frize, définissaient le champ de la peinture en dehors de la notion de style, utilisaient les procédures picturales comme le sujet même des peintures – en cela Oulipiens – supposaient que le médium était versatile et qu’il appartenait au peintre d’intégrer, dans un processus de renouvellement constant, l’ensemble des techniques possibles, des sujets, des codes… Cédric Teisseire, d’une autre génération puisqu’il est né en 1968, poursuit cette interrogation, récupère l’ensemble de ces questionnements, en fait le centre de sa pratique. Il est peintre sans style ou l’hétérogénéité de ses interventions se caractérise comme style.

Dans la série Saw City Destroyed Same, le tableau se constitue d’une couche monochrome de laque appliquée sur un support de bois posé horizontalement. Une fois que la peinture est sèche en surface, le peintre la redresse. Comme dans la laque, ce sont les sous-couches qui sèchent en dernier, la peinture sous son propre poids descend et plisse la surface, ride la peau externe encore fragile. Les plis, poches et rides sont donc totalement aléatoires, se font d’eux-mêmes et le peintre n’a plus qu’à observer le résultat produit. Ce geste gratuit révèle une des qualités du médium mais le titre renvoie, malgré tout, à une interprétation iconographique. « Saw city destroyed same » est la phrase proférée par le pilote de l’avion qui a bombardé Hiroshima. Au moment où il a vu la ville, elle était déjà détruite. La comparaison entre la peinture et le corps n’est pas nouvelle puisque l’on dit que Jan van Eyck inventa la peinture à l’huile pour pouvoir représenter la peau. Ce que l’on voit est un corps agissant, vieillissant, en cela comparable à un organisme humain. Les plis peuvent évoquer les meurtrissures et brûlures provoquées par le désastre atomique mais le titre renvoie également, d’une manière ironique à l’échec du peintre. Au moment où il réalise un monochrome lisse, parfait, sans imperfection et qu’il l’accroche au mur pour contempler la pureté du champ coloré, celui-ci s’effondre.

Dans Alias, Teisseire peint la toile cirée qui lui sert de support avec une seringue. Chaque couleur dégouline lentement, forme une ligne et est récupérer au bas de la toile par un film plastique. L’horizontalité de celui-ci modifie la manière dont la couleur se répand. Elles se mélangent entre elles et constituent un magma informe. Une fois que les couleurs sont sèches, le film plastique est enlevé. La laque forme, alors, une peau rigide et régulière. Cette peinture joue de la dichotomie historique entre la peinture géométrique et informelle, entre dessin (la ligne) et couleur (l’épanchement). Elle donne les deux états possibles d’une même matière, établissent, en même temps, la peinture dans son cadre rigide (le tableau) et à l’extérieur de celui-ci (le médium brut). Elle montre dans un même mouvement, la manière dont elle a été produite et le résultat et elle désigne, enfin, que toute peinture est un acte matériel. Elle joue sur ce qui est caché au public : la fabrication et la cuisine.

Bi-goût est, sans aucun doute, plus lapidaire. La peinture partagée en deux champs monochromes se réfère au gustatif. La peinture fait souvent référence à un tel domaine et l’on pourrait qualifier de crémeuses celles de De Kooning ou d’onctueuses celles de Vermeer. Ce n’est pas seulement le gustatif qui est convoqué mais, également le mauvais goût de la confiserie industrielle. Le titre désigne, alors, un double goût, le bon et le mauvais, l’esthétique et le gustatif, le « High » (le monochrome) and « Low » (la confiserie) en un objet qui évoque les tentatives réductionnistes de la peinture moderne et la récupération de la culture populaire du Pop Art.

Eric Suchère