Nancy SPERO

Née aux Etats-Unis en 1926 – Décédée en 2009

Le travail de Nancy Spero est intimement lié au niveau de son engagement politique. Memebre de groupes d’artistes féministes dans les années 60, elle milite ardemment pour les droits civiques et contre la Guerre du Vietnam. De cette dernière est issue la série de gouache et d’encres sur papier intitulée War Series qui traite de la représentation de soldats et d’hélicoptères de combat. Mêlant figuration et éléments expressionnistes plus abstraits, l’œuvre de Nancy Spero a toujours placé la figure humaine au centre de ses préoccupations, accordant une place prépondérante à l’hommage rendu à la femme, utilisant très souvent les figures de personnages féminins empruntés à l’iconographie antique dans des compositions couvrant un large champ de techniques allant de l’encre sur papier à la fresque murale, en passant par la peinture, le collage, le dessin. Elle abandonne néanmoins la peinture en 1966 pour des raisons liées au contexte du monde de l’art de l’époque pour se consacrer à ce qui deviendra peu à peu son véritable style, à savoir un principe de collage de textes et d’images qui au final constituent des œuvres à vocation narrative très politiques.
Le diptyque acquis par le FRAC Auvergne en 2009, intitulé La Folie I+II, mélange estampe, encre et collage sur papier. L’œuvre a été exécutée en 2001, en réaction immédiate aux événements du 11-Septembre (il à ce titre intéressant de la rapprocher de l’œuvre Babylon Noise de Fabian Marcaccio également présente dans la collection du FRAC Auvergne, réalisée dans les mêmes circonstances). La forme même du diptyque de Nancy Spero évoque, par la gémellité et par la verticalité de ces deux éléments, l’architecture de Twin Towers. Chaque partie du diptyque est une tour en soi et les éléments qui figurent sur le papier tiennent lieu de représentation directe de l’effondrement de chacune d’entre elle, de la chute des corps jetés dans le vide, du sang, des flammes, des débris, de la poussière noire et des fumées opaques. Figures agglomérées, corps en chute libre, les représentations humaines de Nancy Spero ont ceci de particulier qu’elles n’obéissent pas à une volonté de réalisme. Au contraire, Nancy Spero en fait des figures à caractère mythologique dont le genre est indifférencié, à la fois masculin et féminin, humain et animal. En prenant cette décision, qui en soi n’est pas nouvelle dans son travail, elle provoque le basculement de l’événement vers une dimension qui outrepasse largement le domaine historique. La transposition mythologique crée l’événement fondateur au sens où l’on doit comprendre le terme « mythe fondateur ». L’attaque des Twin Towers est inédite en soi, dépasse en intensité et en trauma l’attaque subie en 1941 par les Etats-Unis sur la base de Pearl Harbour car, au-delà des victimes et de la terreur, il s’agit de la première atteinte véritablement portée sur le sol américain. Cette territorialisation de l’acte de guerre est essentielle et donne à l’acte son universalité, le fait immédiatement entrer dans la sphère du mythe, au même titre que l’épisode du Cheval de Troie dans l’Iliade (les avions lancés sur les tours étaient américains), au même titre que la parabole de la Tour de Babel dans la Genèse (on se reportera à la notice de l’œuvre de Fabian Marcaccio pour de plus amples développements sur ce point). Il y a perméabilité de la réalité vers le mythe dans l’inconscient collectif d’un peuple dont la culture est habitée par le sentiment de nation, d’unité irréductible, de patriotisme.

Jean-Charles Vergne