Zineb SEDIRA

Née en France en 1963 - Vit en France

Le travail de Zineb Sedira concerne principalement l’histoire de l’Algérie, où elle est née. Elle s’est largement consacrée aux mouvements de populations, aux flux migratoires, aux exodes.
Mais c’est en effectuant des recherches sur Internet sur un tout autre sujet, les cimetières de bateaux, qu’elle découvre l’existence du cimetière d’épaves de Nouadhibou en Mauritanie. « J’ai développé comme une obsession des bâtiments décatis et des ruines. Alors, quand je suis tombée sur ce cimetière de bateaux mauritaniens, j’ai su tout de suite qu’il y avait là quelque chose à creuser. […] Très peu de sites web mentionnaient ce cimetière mauritanien. Les plus
connus sont au Bengladesh et en Inde. Ce ne sont d’ailleurs pas des cimetières mais des endroits où les bateaux sont déclassés puis découpés. En Mauritanie […] les bateaux rouillent sur place depuis des décennies. […] La Mauritanie est un pays très pauvre, avec un chômage élevé pour les jeunes hommes. Beaucoup d’entre eux montent à bord de ces bateaux, malgré le danger, pour récupérer l’acier et le vendre en Europe. C’est un commerce lucratif qui marche bien, la promesse d’une nouvelle vie pour ces jeunes, une micro-économie. Mais cela n’en reste pas moins […] une zone de désastre1. » The Death of a Journey 5 représente l’un de ces navires, échoué dans ce cimetière qui passe pour être l’un des plus grands au monde. Et, pour suivre Michel Foucault à propos des hétérotopies, nous sommes confrontés ici à un redoublement du concept, à une hétérotopie duale, superposant celle du cimetière à celle du navire. Le cimetière, dans ce cas particulier, devient le lieu d’une économie parallèle et se retrouve de fait au cœur de la vie de la cité comme c’était généralement le cas des cimetières jusqu’à la fin du 18e siècle, mais dans un contexte évidemment tout autre. Plus qu’un cimetière, le site de Nouadhibou est en quelque sorte l’équivalent du charnier, où sont jetées pêle-mêle les carcasses indifférenciées, où l’histoire se délite, se décompose jusqu’à l’oubli. De manière sous-jacente, l’épave lépreuse du bateau porte aussi l’échec et l’usure des « rêves des Africains qui meurent à Nouadhibou de ne pouvoir atteindre les Canaries », comme le note Guillaume Mansort2. Le navire en déréliction, livré au grignotage de ses moindres particules, porte symboliquement tous les mouvements d’exode avortés vers l’utopie de mondes meilleurs.

Jean-Charles Vergne

1- Hans Ulrich Obrist, « Conversation avec Zineb Sedira », Zineb Sedira, Beneath the Surface, Kamel
Menour, 2011, p.10-11.
2- Guillaume Mansort, Art press n°375, février 2011, p.92.