Eric POITEVIN

Né en France en 1961 – Vit en France

Hormis une série consacrée aux anciens combattants de la première guerre mondiale ainsi qu’un ensemble de visages de religieuses, le travail photographique d’Eric Poitevin s’est essentiellement porté sur ce que l’on peut appeler des natures mortes, que celles-ci soient constituées par des cadavres d’animaux (les chevreuils de 1993, les papillons de 1994, voire les crânes de la même année) ou par des fragments de nature ne comportant pas d’élément habituellement associé à l’idée de vie. Ici, comme dans plusieurs photographies depuis une dizaine d’années, la surface d’une mare ou d’une rivière disparaît presque entièrement sous des lentisques ou d’autres végétaux envahissants, qui évoquent une sorte de pourriture. Il est pourtant difficile de lire l’image au sens traditionnel de l’opération de lecture. Nulle iconographie ne s’en dégage, qui renverrait à un hors champ, à des événements passés ou à des lieux spécifiques que l’on pourrait revisiter. Si existe une ouverture, c’est celle de la surface elle-même et non d’un hypothétique au-delà abstrait. L’image photographique, dans des dimensions qui l’imposent au corps entier du spectateur et non aux seules capacités d’analyse de sa vision, est un plan tendu par sa propre fragmentation : uni par la couleur et par une planéité permise par le manque de repères, il est en même temps dispersé en une pulvérulence de valeurs lumineuses, de taches colorées. L’impossibilité où s’est trouvé le photographe de faire le point sur un objet privilégié ( »Quand l’eau est trouble, tu ne peux pas faire de mise au point, tu ne sais pas où la faire .., du coup l’eau devient un volume, une masse ») conduit à une étrange dispersion des zones de flou et de netteté sur l’ensemble de la composition, sans possibilité de distinguer du coup un centre et une périphérie. Cette dispersion est encore accrue par la dissémination des rares éléments distincts – tels restes de branchages, telles plaques plus épaisses de végétation, tels morceaux d’eau affleurante d’un bleu laiteux – dont la distinction ne débouche cependant sur aucune sorte de hiérarchie. Eric Poitevin a récemment constaté « qu’il y a du flou partout, même si j’essaie d’y mettre un peu de netteté. Je crois que c’est peut-être mon travail : la netteté dans le flou ». Ici, c’est littéralement que se mêlent les impressions de flou et de net, sans que l’on puisse vraiment déterminer si une impression spécifique est produite par l’objet qui s’imprime sur l’image ou par la mise au point du photographe : ainsi par exemple le flou d’une zone en termes iconographiques ne l’empêche-t-elle pas de se présenter comme exactement parallèle au plan défini par le cadre, c’est-à-dire au plus net d’un point de vue plastique. Le photographe a lui-même noté à quel point « lorsqu’on photographie cette matière, il n’y a aucun élément qui ramène à une échelle …, aucun indice a priori ».
Il précise : « Cela m’intéresse que le regard se perde, qu’il ne puisse pas s’accrocher à un point précis, qu’il glisse ». Sa force est alors de faire en sorte que cette glissade s’éternise, qu’elle s’exerce dans tous les sens en donnant à l’image photographique autant d’épaisseur que d’expansion. Que la fermentation représentée actionne une fermentation des sensations.

Eric de Chassey