Sébastien MALOBERTI

Né en France en 1976 - Vit en Allemagne et en France

IDF #1 (L’identité du Fleuve)

Face à la violence d’une époque tourmentée, Sébastien Maloberti préfère la subtile puissance de l’évocation poétique au didactisme désuet de la dénonciation frontale. A ses yeux, le monde s’écoule tel un torrent. Dans l’espoir, vain, de garder la tête hors de l’eau, les Hommes s’évertuent à tout comprendre, inventorier, cataloguer, classifier pour finalement mieux se noyer dans l’emprisonnement rassurant de la connaissance et du matérialisme. Dans ses mains, ce monde, son matériau principal, se transforme. Le jeune plasticien le dilate dans l’étrange, le distille en une poésie « sociofantastique ». Traversé par d’innombrables flux énergétiques d’idées et d’influences, il a longtemps laissé s’épanouir sa créativité en une production abondante, éclectique, dotée néanmoins d’une cohérence d’esprit, d’une unité de ton. Chaque pièce nouvelle se nourrissait indépendamment du médium de la totalité des réalisations antérieures, conformément au précepte formalisé par Bruce Nauman, son maître en terme d’attitude. Assumée, sa soif de profusion entraîne une grande liberté, liberté finalement sauvegardée par la mise en place d’un vocabulaire précis. Aujourd’hui canalisé par un dialogue récurrent entre installation, peinture, dessin sur bois ou sur papier, son langage révèle l’invisible, la « Fluid Machine », à la fois théosophie, inconscient collectif et « espace qui lie » de Dan Simmons. Echappés d’un état transitoire entre rêve et réalité, sommeil et réveil, des figures spectrales, des fantômes, des gardiens peuplent un univers baroque, irrationnel, fantasmagorique. Méandres et signes magiques tracent la cartographie incertaine d’un continent à explorer pour découvrir un trésor insaisissable, une source mystérieuse, origine et finalité du tout.
Regard personnel, en distanciation, posé sur la réalité, cette dimension parallèle, « sociofantastique » dévoile sous le manteau d’un onirisme référant aux romans d’Edgar Allan Poe, à la littérature et au cinéma de science-fiction, une critique sociale acerbe. Elle s’incarne dans Idf1 (Identité du fleuve). La sculpture-maquette cristallise l’énergie accumulée dans l’ensemble du travail. Point de jonction et de rupture, œil du cyclone, une chaise minuscule traverse la baie vitrée d’un décor miniature. La scène, accident plastique et narratif, diffuse une intensité digne d’Henri Miller. L’environnement, le mobilier, sa disposition, les fenêtres, l’éclairage au néon revendiquent l’héritage esthétique des films de Stanley Kubrick, de 2001 : l’Odyssée de l’espace notamment. Ce cube désert, totalement déshumanisé, n’offre aucune porte de sortie, aucune issue. Impossible alors de s’extraire de cet espace d’aliénation mentale, sociale et politique sans briser la vitre. L’acte libérateur s’impose. Le geste de colère s’affirme, métaphore d’un mouvement d’opposition aux règles édictées par les tenants du pouvoir, parabole d’une révolte contre la mondialisation néolibérale et ses mauvais génies. Djinns des temps modernes, les flots ininterrompus de l’information et de la communication se déversent dans les consciences pour mieux les endormir dans le cocon douillet du consumérisme. Allégorie de la fuite, éloge de l’évasion, cette architecture minimale suscite une énergie, l’énergie de s’accomplir, une force, la force du partir. Partir, quitter le groupe, abandonner un confort économique et social, délaisser un conformisme intellectuel pour se lancer dans l’exploration aventureuse de nouveaux territoires plastiques ou philosophiques. Vivre pleinement, c’est oser affronter l’inconnu. Ainsi, par cette brèche dans la paroi de verre éclatée, l’artiste, pourtant ni prophète ni berger, ouvre un passage, indique une voie, invite chacun à se glisser de l’intérieur vers l’extérieur, à s’affranchir des complaisances, à écrouler le mur des certitudes pour prendre en main sa propre destinée. Contre le cynisme d’un monde de plus en plus oppressant, Sébastien Maloberti défend une quête d’absolu.

Eric Fayet

 

Sans titres

Les « sans-titres » sont des impressions UV sur bois. Les deux supports ont été trouvés tels quels sur le sol d’une des usines désaffectées qui avoisinent l’atelier et n’ont subi aucun recadrage. Ces plaques de contre-plaqué présentaient un aspect très marqué par l’usure. Elles sont toutes deux très voilées, sales et affichent des angles rognés par le temps. Ces supports comportent un certain nombre de taches « grasses », reconnaissables par leur capacité à traverser très facilement les fines couches de résine acrylique que j’applique sur tous mes supports afin de les éclaircir (sans toutefois arriver systématiquement au blanc). Comme tous les fonds que j’utilise, ils ont été photographiés. C’est à partir de ces photos que je réalise numériquement l’image destinée à être imprimée, et qui doit « coopérer » avec son support. J’intègre donc, naturellement, toutes les non-qualités des plaques qui seront à part entière constitutives de l’image finale. Les notions d’apparition, de surprise, de hasard, de surgissement que créent la rencontre de matériaux bruts et d’une technique d’impression numérique très calibrée participent fortement au plaisir et à l’intérêt que j’éprouve pour ce geste, ce modus operandi. La nature de ces plaques fait qu’elles sont l’exact contraire d’un support d’impression qui se doit d’être plat, lisse et propre (de la même façon que mon imprimeur est l’exact contraire d’un imprimeur d’art). Elles sont largement contraintes à l’aide de pointes sur d’épaisses dalles de bois qui leur assurent la planéité la plus parfaite possible (la tête encreuse passe à moins de 0,5 mm de la surface à imprimer). Les trous des pointes créent une constellation brutale et très présente que doit supporter l’image. L’image source choisie pour ces œuvres est un tout petit détail d’une photo récupérée sur le web. Un fragment d’une image de vagues téléchargée sur un site de surf. Cette vague est également présente dans d’autres pièces, notamment sur la partie supérieure d’un petit format qui fait cohabiter deux images qui ont à peu près un siècle d’écart. Une œuvre d’Uehara Konen réalisée en 1910, et donc, cette image postée en 2010. Ce détail est ensuite largement agrandi, flouté, etc. Vient s’ajouter sur une des pièces, un faisceau irisé. Enfin, une trame est présente. Virtuelle su la pièce de gauche (imprimée), elle est bien réelle sur celle de droite, puisque formée par un quadrillage d’une centaine de trous dus au pointage. Petit détail positif pour moi, très négatif selon le point de vue de mon imprimeur, les têtes de l’imprimante ont « frotté » sur la pièce de gauche, et laissé des traces qui viennent intensifier l’ambiguïté de la profondeur des plans, de la chronologie des gestes.

Sébastien Maloberti