Agnès GEOFFRAY

Née en France en 1973 - Vit en France

L’œuvre d’Agnès Geoffray trouve sa raison d’être dans la constante réflexion menée par l’artiste sur le statut de l’image photographique, sur la manière dont les images nous parviennent, sur la façon dont l’Histoire s’en empare, modifiant parfois leur signification jusqu’à leur falsification pure et simple. Agnès Geoffray est photographe mais la majeure partie de sa pratique s’effectue sans la photographie ou, plutôt, par la récupération d’images d’archives dont elle n’est pas l’auteur et qui constitue le fondement d’un travail de retouche et de recontextualisation. Acquise dans son intégralité par la collection du FRAC Auvergne, la série Incidental Gestures regroupe seize photographies (dont certaines se présentent sous la forme de diptyques) collectées, montées et retouchées par l’artiste. Ces retouches posent autant la question de la position éthique du photographe qu’elles abordent la problématique de la rectification de l’événement – simple fait divers ou marqueur historique. On pense très vite aux photographies de l’époque stalinienne, retouchées au fil des trahisons, disparitions subites, changements politiques. On songe aussi aux photographies retouchées du régime de Kim Jong Un. L’ensemble photographique procède de la perte, du manque, de l’absence. La série photographique est fondée sur la réappropriation d’images d’archives, Agnès Geoffray manipule jusqu’à leur donner une autre réalité. L’image est retouchée, falsifiée, réinventée. L’image première est parfois perdue et ne subsiste que comme une image fantôme dont il n’est même plus possible de discerner quels sont les parties qui ont fait l’objet d’une manipulation. Parfois, au contraire, l’image originelle et sa version « corrigée » se trouvent mises en regard, dans l’évidence de leur statut pour certaines (comme c’est le cas de la gueule cassée de la Première Guerre mondiale ou de cette image célèbre de la Libération où une femme accusée de collaboration est exhibée nue par la foule, et dignement revêtue par l’artiste), et pour d’autres dans l’impossibilité de distinguer l’image source de sa version modifiée (la double photographie d’une mère et de sa fille par exemple). Les modifications apportées par Agnès Geoffray concernent donc autant la question de la falsification que celle, autant utopique que poétique, de l’assentiment conféré aux événements douloureux auxquels une volonté de réécriture délicate de l’Histoire voudrait pouvoir apporter réparation.
La série de trois films intitulée Sutures poursuit cette réflexion sur le montage analogique des images. Sur une durée de 30 minutes absolument fascinantes, des images se succèdent, se superposent, se juxtaposent et attisent notre pulsion scopique. Issues de collectes ou de prises de vue réalisées par l’artiste, les photographies défilent sous nos yeux sous une forme quasi hypnotique, laissant libre cours à notre imaginaire de les recomposer. La lenteur de défilement, paradoxalement, est la source d’un véritable suspense auquel le spectateur ne peut échapper, attendant à chaque nouvelle séquence l’image qui viendra s’adjoindre à la précédente, dans une fusion éphémère de motifs, de postures de corps ou d’agencements créant d’improbables narrations. Sutures, comme son titre l’indique, repose sur une technique qui n’est pas celle du collage mais bien celle de la suture, de la greffe, d’une plaie noire – le fond de l’image – refermée quelques secondes durant par une intervention chirurgicale du montage. Ces images artificiellement « suturées » enclenchent chez leur spectateur des mécanismes narratifs semblables à ceux qu’utilisent les psychanalystes avec le célèbre Thematic Apperception Test (T.A.T.) créé en 1935 par Henry Murray. Influencé par Carl Jung (et son test d’associations de mots mis au point en 1904) et par les travaux d’Herman Rorschach, le T.A.T. consiste à présenter une série d’images à un individu en l’invitant à raconter une histoire pour chacune d’elles. Un bref descriptif de certaines de ces images permet de prendre la mesure de l’analogie qu’il est possible d’établir avec les images choisies : un garçon, la tête dans les mains, violon posé devant lui ; une femme et un homme qui se détourne ; un paysage chaotique à pic ; une femme couchée, poitrine dénudée et un homme debout, le bras levé devant le visage, etc. Avec Sutures, le déclenchement narratif est donc double, lié d’une part à chacune des images prise individuellement et, simultanément, au montage des images entre elles.

Jean-Charles Vergne