Roland FLEXNER

Né en France en 1944 - Vit aux Etats-Unis

Le premier contact du spectateur avec les œuvres de Roland Flexner génére, souvent, une série d’interrogations quant à leurs modalités de création. S’agit-il de dessins, d’impressions, de photographies ? Concernent-elles la géologie, la beauté de paysages mentaux, la biologie microscopique, l’imagerie astronomique, ou sont-elles de pures abstractions ? Comment ont-elles été créées pour être si complexes, si détaillées, si délicates ? Et la surface, pourquoi laisse-t-elle un sentiment d’étrangeté, alors qu’il ne s’agit que de papier, mais un papier dont la texture ne ressemble pas tout à fait à celle d’un papier ordinaire, un papier dont on sent bien qu’il possède un velouté particulier, un grain très subtile, comme une peau de pêche ?
Roland Flexner pratique depuis des années une méthode de dessin qui, paradoxalement, n’utilise ni la main ni les outils habituels du genre, mais un mélange très précisément dosé d’eau, de savon et d’encre indienne appliqué sur un papier recouvert d’une mince pellicule d’argile. Les dessins sont obtenus par le souffle. L’artiste a développé une grande virtuosité dans la maîtrise de techniques orientales anciennes qui lui permettent de doser avec exactitude la quantité et le débit d’air nécessaires à la production de bulles qui, une fois déposées sur la feuille de papier, éclatent et déposent l’empreinte d’un cercle à l’intérieur duquel se constitue un monde à part entière. Il s’agit d’agir sur quatre variables qui déterminent la nature du dessin, sa densité, sa forme. Le papier, tout d’abord, méticuleusement choisi et préparé. Le choix du tube, dans lequel la bulle est soufflée, sélectionné parmi un ensemble de pinceaux chinois troués en leur centre, de différentes longueurs et épaisseurs, auxquels il adjoint l’emploi d’un humidificateur qui lui permet d’obtenir des bulles plus résistantes. Le médium lui-même ensuite, fait d’un mélange d’encre et de savon, substances non miscibles dont le dosage détermine les transparences et les valeurs du dessin souhaité. Le souffle, enfin, sa modulation, sa durée, voire l’intervention de la vibration des cordes vocales. Lorsqu’une bulle soufflée se dépose sur la feuille de papier, Roland Flexner étudie attentivement, et rapidement, les motifs et la composition que le mélange d’eau, d’encre et de savon crée sur la surface globulaire et mouvante de cette peau éphémère et c’est lorsque l’agencement lui semble prometteur qu’il fait exploser la bulle sur le papier.
Cet art, que sans doute Victor Hugo, Max Ernst, ou André Masson auraient apprécié, utilise l’accident et l’aléatoire en interaction avec la maîtrise, le taux d’humidité de l’atmosphère, l’angle selon lequel la bulle est soufflée, la vitesse du souffle… Les œuvres produisent des microcosmes qui, simultanément, trouent la surface et émergent de celle-ci, cosmogonie réversible pour l’imaginaire. Ces incroyables cartographies, où se mêlent la fascination d’une découverte quasi magique et l’étonnement de trouver dans les vestiges de formes détruites au moment même où elles se révèlent une suspension du temps, déclenchent un sentiment de merveilleux.

Jean-Charles Vergne